29/09/2012

Je n'ai jamais décrit votre visage


Elle ne parlera que quelques mots de la langue, en éprouvera l'étrangeté, ces mots qui sonnent pareil et curieusement autre, passant près des oreilles mais refusant d'y pénétrer. 

Elle connaît ça vivre ailleurs, y prendre tous les signes pour du sens, la hauteur du ciel, l'inclinaison des ombres, les odeurs, les fumées, les sons, et tout ce qui est suspendu dans l'air qui a la couleur de l'exil. Les sens seront, et plus nombreux quand il y aura doute/délai/suspicion sur les mots qu'elle entendra. Les mots sembleront quelque chose, ressembleront serait hâter le cours du temps, juste quelques lettres au fond, une façon de placer la langue, d'ouvrir la bouche, et de saturer la phrase. Elle affutera ses sens, et même les scarifiera, coupera dans la chair, la peau, entendre de l'intérieur, voilà son projet puisqu'il existera, goûter, sentir, toucher au plus près du vivant. 

Elle lira dans sa langue propre, et aussi dans cette autre (langue) qui lui deviendra doucement familière. Elle s'insinuera, et elle luttera pour ne pas se laisser vaincre trop vite, la bataille sera perdue d'avance, elle avancera seule contre une multitude. Elle aimera désespérément ces derniers moments où la parole est encore magma, flou informe, et puis elle s'achètera une paire de ciseaux, elle pleurera un peu pour aiguiser la lame. 

Familier ne veut pas dire connu. Elle se regardera plus attentivement, est-ce qu'il me ressemble davantage maintenant ? Elle scrutera la bouche qui se déforme et se reforme au fil des mots et du sens, les yeux, les cils, le nez, la courbe des joues et du menton, tout ce qui fait un visage, et elle n'en conclura rien, du moins pas sur l'instant. Elle se contentera comme l'aurait fait un peintre, de ne pas dire, juste des touches avec les doigts, comme autrefois. 

Elle pensera qu'elle s'est égarée et fera quelques pas, s'échappera de la toile, et de ruelle en ruelle tombera pile sur une fontaine, et son envie de s'écouler encore. Il y aura des silences et elle tendra la main pour les toucher, sentir chaque goutte les polir, et les empêcher d'aller plus loin. Elle se demandera si la première phrase ne serait pas là, dans cette lumière flottante d'un soir un peu rosé, et elle raturera aussitôt le romantisme. 

Elle écrira souvent, partout et sur des petits papiers, et même sur sa peau les fois où elle oubliera le reste. Elle écrira tous ces reflets qui disent si bien l'intérieur, peau retournée on y voit plus clair, où ça commence un corps. 

Il y aura des ombres qu'elle ne verra pas ou si peu, et qui pourtant seront les personnages principaux comme à chaque fois. Elle s'en mordra les doigts, et les bandera, pour continuer à écrire.

Khun San © 

© Evgeniy Platonov




28/09/2012

Je cherche

Je
cherche 
dans le creux 
que ton corps
fit
dans mon lit
cette nuit
ton odeur

sommeil 
naissant
ma peau 
répète
tes mots, 
tes mains

Astrid Waliszek ©

© Dave Hunt




26/09/2012

il(e) - 8 -


Là. Brusquement sur les épaules. Sentir le poids du corps. La masse qui n'est plus retenue. Une sorte d'affalement, le retour à une non-forme, dénudée, impalpable. Le silence règne, la solitude aussi. Le manque peut-être bien. L'heure du loup approche. Elle n'est pas bleue ce soir, je le sais. L'obscurité recouvrira ce "Je" que je ne peux plus nommer. Impassible, minéral posé là. Livrée au fouet des vagues dont le tempo se cale sur l'inexistence du tien. Sur cette absence, qui perdure, depuis la nuit de mon temps. 
L'enfant s'endort dans le noir, sa main emplie du vide de leur cœur. Sa main qui palpite là, à attendre la chaleur de ta peau. 

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)


© Jan Saudek






25/09/2012

Je ne sais rien

j'ai senti le jasmin et le temps qui passe
j'ai entendu le vent souffler
au coeur des marches de pierres

j'ai arpenté les forêts moussues
j'ai regardé les arbres pousser
j'ai parcouru l'envers du monde

j'ai épousé le secret des collines
je suis entrée dans la courbure de la terre
j'ai écouté l'herbe mouillée ployer

j'ai vu le sphinx et les pyramides
ils étaient là en même temps que moi
mille vies ne changeraient rien

je ne sais rien du jour qui vient

Astrid Waliszek © 





24/09/2012

il(e) - 7 -


Cette traque qui s’enroule autour de mes chevilles, un serpent sournois qui se fond dans chacun de mes pas, le doute qui encercle, serre son étau et comprime mon cœur. Il se tord, de chaque cellule gicle ma vie, mon amour et leur âme. Que m’importe à moi d’être forte lorsque se brise mon infortune, ma solitude et ma crevure. Je ne crois que ce que je vois, le froid qui vient, denrée périssable, mes mots, ma douceur et leur vanité. Pas seulement. Je vois très bien ces jeux de cirque, ta soif insatiable et leurs couleurs vulgaires. Que m’importe à moi la facilité et le rire de pacotille lorsque je sais ton râle, ta faim et ce coup de butoir comme un coup de semonce. Je ne crois que ce que je vois, ce lit, cette main vide et la douleur. Il ne fallait pas amour, me laisser là, tu ne m’as pas senti plonger dans mes abysses, il est trop tard amour, trop tard. 
Je lâche. Aspirée par le bleu, le noir des profondeurs, je deviens l’ombre avalée, en petits éclats de chair, filandreuse, je fonds.

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)






37° 48' S

en ombres des villes
on bricolera du destin
quotidien
Khun San © 

© Sarkan A.




23/09/2012

"ce qui arrive"


" le dimanche on met les gants blancs
pour tenir le missel
le ciel est rose à travers le vitrail
parfois le vent souffle les robes
s’envolent les filles se les plaquent aux jambes
elles courent se cacher sous l’arbre de la Liberté
elles portent des bas blancs
le soir elles rient dans les chambres vides
par crainte du loup
celui qui est blond & qui fume des cigarettes
à bout de liège
passe ses journées à la terrasse du café
marche seul la nuit
& n’est même pas d’ici
elles se cachent sous l’édredon
avec une bouillotte aux pieds
& la nuit elles le serrent
contre leur corsage rouge
mais le jour suivant il est parti "
Claude Chambard © 
éditions le bleu du ciel - 2003


© Ellen von Unwerth




Le blog de Claude Chambard : Un nécessaire malentendu
Editions le bleu du ciel : http://editionlebleuduciel.free.fr/23.html



22/09/2012

Vague à l'âme


Parfois les maux divaguent,
et les maudits vaguent

J'aime le mélo
qui mène les maux
de l'âme à l'eau

Qui mèle les mots
et emmèle les eaux
dites vagues

Les maux des maudits
sur les mots divaguent

Quel maudit vague à l'âme.

Esther Kä ©



© Esther KÄ




21/09/2012

Réveil

je suis venue voir
si vos rêveries ont trouvé
une terre d'accueil

je les ai reconnues à la trace
qu'elles ont laissée sur le front
des femmes aimées

la petite lumière si ténue
a parcouru l'outre-noir
de vos cauchemars

je suis venue voir
si cette boule d'ombre
qui se joue de vous

a trouvé enfin refuge
chère vieille tortue
dans un tiroir bien clos

de votre mémoire
si vos jeux insolents
retrouvaient des couleurs

si vos songes avaient un toit
si ce léger désordre
dans la chaleur de votre lit

a troublé votre horizon
si, sous vos paupières,
ils avaient trouvé un asile

je suis venue voir
si la nuit se dénoue
si la beauté existe
Astrid Waliszek ©


© Andrey Klemeshov





20/09/2012

il(e) - 6 -


Le récit avance, le temps presse, monte l’éclosion du monde avec ou sans toi. Où es-tu à cet instant ? Je te cherche dans mon esprit, dans la pâleur du ciel, dans le sucré du jasmin, dans l’acide du citron, dans mes mains qui restent vides. J’irradie ma douceur en espérant qu’elle te réveille de ce long sommeil que tu ne veux pas quitter, tu y souris parfois, ce sourire qui t’échappe et plisse tes yeux, j’irradie et me brûle le cœur. 
Fragile et dénudée. Je suis un fil de soie, qui casse si on le tient trop fort, qui ne peut étinceler que s’il est protégé, qui te tient chaud ou froid selon ta nécessité et ton désir, un fil de soie qui laisse perler ton existence. Un souffle, une écharde. Fantôme qui bruisse, l’épée ensevelie. Cache-misère de tous les débris de métal, une venelle abritée où nous irons baiser. 

J’ai faim. J’ai peur. Où es-tu caché ? 

Reviens amour, appelle-moi que j’entende mon nom chanter par ta bouche et ton envie de moi.

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)


© Satin Popalam




19/09/2012

Tu dors ?

Les mots ricochent et se perdent dans la nuit
- Tu dors ? elle dit, puis se lève
chercher l’écho d’un sourire sous la pluie
se souvenir d’un petit bout de rêve

Imagine – cette fin serait un début
On dirait qu’on ne s’est pas connus
Entre hier et demain elle est nue
Ne sait pas, ne sait plus

C’est encore loin, demain ?
L’aujourd’hui tremble dans ses mains
A retenir ce qui n’est déjà plus

Les souliers à la main, elle s’enfuit
Court rejoindre un autre lit.
Une autre ombre est là, muette – Tu dors ?

Astrid Waliszek ©




53° 56' S

pagaille
du septième ciel
quand le lit s'étire au petit matin
Khun San © 

© Sally Gall




18/09/2012

Coelacanthe versatile


Je me souviens de ce jour, comment pourrais-je l’avoir oublié, ce jour où, exceptionnellement, je m’étais laissé aller à la baignade, jamais je ne fais ça, d’ordinaire, la plage, le soleil, la cuisson à feux doux, jamais, jamais jusqu’au bout, jusqu’à la baignade mais, ce jour-là, oui, et, comme chaque fois, chaque fois que j’y vais, j’y étais resté des heures, des heures dans l’eau, je viens de l’eau, et vous aussi, en vérité, sauf que, moi, je m’en souviens, de ce temps où j’étais vie aquatique, bien avant de l’être réellement, amniotiquement, bien avant, au début du temps, avant, dans la partie reptilienne de ma matière cérébrale, avant, si bien que, une fois encore, je ne parvenais pas à m’en extraire, encore un peu, encore, jusqu’à me retrouver au bord de la plage, dans le dernier déferlement des vagues, au bord, dans le ressac, emporté par le flux jusque sur le sable, ramené à l’eau, roulant, mollement, par le reflux, puis de nouveau, des minutes entières, tellement que mon rejeton s’en est venu me demander à quoi je jouais, surtout mû par l’étrangeté de mon comportement, la honte que lui inspirait le petit jeu un peu dément de son papa, me demander ce que je pouvais bien faire, là, comme un déchet inerte, sans volonté, exposé aux regards, à quoi j’ai répondu, sibyllin : je joue au coelacanthe, et j’ai joué au coelacanthe, malgré l’objection, longtemps, m’imaginant dans l’affreux doute de la bestiole, l’une de celles qui ont abandonné la mer pour la terre, l’une de celles à qui nous devons d’être là, qui a choisi de sortir, de marcher, d’explorer, l’aventure, celle à qui l’on doit tout, tout ce qui est là, sur la plage, au-delà, autour, tout, tout sauf derrière, sauf la mer, cette bestiole qui a bien dû se la poser, la question, se demander, avec son tout petit cortex antéreptilien, elle a bien dû se la poser et elle s’est répondu, et nous sommes là, c’était une réponse, ni la bonne ni la mauvaise, c’était sa réponse, et nous, du coup, nous, on est là, je suis là, sur le bord de l’eau infinie, à me demander aussi, rien que trois cent cinquante millions d’années après lui, le fossile vivant, à me poser la même question, à savoir : je sors ou je ne sors pas ?, alors qu’évidemment, si je sors, ça ne changera rien, le monde est déjà là, ça ne changera rien, si je reste, parce que le monde ne disparaîtra pas, alors que lui, s’il n’était pas sorti, si jamais, et bien nous, là, ça ferait du changement, un furieux changement, alors que moi, rien, sauf pour moi, parce que rester, à terme, c’est disparaître, c’est signer la fin, pas adapté, plus adapté, pas atlante, plus poisson, plus fait pour l’aquatique, rester, c’est finir, ce qui est aussi faire finir, en réalité, puisqu’avec mes yeux se fermerait aussi le monde, mais modeste, personnelle, la question, ne concernant que moi, rien que moi, les autres, ils feront sans moi, il feront la même chose, exactement, parce que le monde, celui qu’on doit à la bestiole, le monde, il est déjà là, il va continuer, même si c’est sans moi, mais quand même, c’était une putain de question, sortir ou pas, pas pour moi, certainement, mais une terrible question, à cause des conséquences de la réponse, pas ma réponse, sa réponse, celle qui allait tout déclencher, et que s’il avait su, s’il avait pu s’imaginer, avec son minuscule encéphale, s’il avait eu la vision, la question devenait j’y vais ou pas, je le fais ou pas, je le crée, ce monde, je leur offre cette chance, à ce tas de gras encrémé et stupide qui, trois cent cinquante millions d’années après, viendra se vautrer là, se montrer, parader, jouer, rire, détruire, tuer, voler, guerroyer, grâce à moi, est-ce que j’y vais, et moi, dans les rouleaux, la même question, trois cents cinquante millions d’années après, la même, si ça valait le coup, si c’était à refaire, une question terrifiante, et j’ai fini par sortir de l’eau, retourner au monde engendré par la bestiole, sans réponse, sans répondre, moi, sans savoir si je referais ou pas, parce que le jeu du coelacanthe était terminé et que le monde était là. 

(texte inédit)





17/09/2012

il(e) - 5 -


Sentir les marches sous mes pieds. Corps endolori. Tiens, tu as froissé le petit mot pour ton voyage. Il est caché là. Etre une particule d’air. Ouverte au présent. Pourtant. Ne plus pouvoir éviter encore longtemps. Reprendre la tenue. Camisole de normalité. Finir par leur répondre. Donner signe de vie. Se soumettre aux codes. Etre sage. Je ne suis que déraison. Devoir ? Ce n’est pas mon combat. 
M’envoler, me poser là, à l’abri, sur la pierre encore chaude. Laisser émerger la courbe d’un sourire. Juste là. Donner à l’envie. A tout, à rien. Se consoler. N'être rien. Tout. Un petit mot froissé là, caché, invisible. Abandonné par terre.

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)

© Olivier Bouillaud




16/09/2012

22° 54' S

blancheur des sens
et ce rouge qui palpite
soir de geisha
Khun San ©

© Esther KÄ




Dame nature

La nature est une Dame,
dont le coeur humide
dévoile ses mystérieux charmes,
sous le regard avide
du vagabond qui songe,
au plaisir qui s’allonge.
Esther ©






15/09/2012

Le vélo

la robe vole sur le vélo
elle roule et sourire au vent
elle bat le pavé parisien

à secousses saccadées
ses seins sautillent
sous le tissu bleu à pois

son coeur d'alouette
grimpe en haut de la butte
mais c'est trop demander

épuisée elle s'arrête
s'essuie le front, s'inquiète
le retard, déjà, guette

sa mère, sa mère va râler
jamais à l'heure, regarde
j'ai déjà fini de manger

alors qu'elle n'a pas eu l'entrée
à gauche, un chemin de traverse
l'envie grandit, ah l'envie !

l'avenue Junot est à deux pas
l'ombre des arbres est fraîche
ah tant pis, plus tard on verra

les passants ont regardé
toute droite sur sa selle
une p'tite nana dévaler

à vélo sans les mains,
à vélo sans les pieds
la robe tourbillonnait

Astrid Waliszek ©

© Esther KÄ




14/09/2012

il(e) - 4 -


Un peu de beauté, avant - les cendres puis les embruns, quelques lignes tracées jusqu'à l'horizon, s'y fondre dans ton sourire. Oublier les miasmes de cette vie qui vrombit tout autour, dans le vide et l’insensé, la gymnastique improbable des deux neurones : on-off. Ceux qui se pensent du bon côté, et pouvoir dire ainsi les insanités d’usage, les injures propres, colporter les rumeurs saines, toutes ces ordures. L’humain serait comme une décharge, une poubelle. 

Un peu de beauté avant – le temple de mes utopies.
Agathe Elieva © 
extrait de il(e)


© David Seidner




41° 26' S

les ombres dansent
on dirait une valse
des hémisphères
Khun San © 

© Asyadav 




13/09/2012

Le dernier cristal


Je sus un matin que j'étais devenue horriblement adulte lorsqu'il me demanda sous un faux air détaché si je l'aimais encore, et qu'après un court silence, mon unique réponse fut : "passe-moi le sucre s'il te plait !"
Cette furtive rhétorique sembla entendue de manière aussi inoffensive qu’une enveloppe glissée dans la fente d’une boite aux lettres, peut-être venais-je d’adresser ma dernière missive, dont la relecture résonnerait un jour, la nuit dans le creux obscur de la pensée, dans un écho assourdissant et muet. Je ne sais. 

Il me tendit aussitôt le sucrier duquel j'en extrayais un morceau pour m'affairer à dissoudre un à un les cristaux sur le rebord de ma tasse de thé, regardant presque attendrie se désagréger, puis sombrer à pic vers le fond chacun de ces petits grains si fragiles et éphémères. Mon esprit happé par cette désintégration silencieuse à la destinée irrévocable, je me surpris brusquement à murmurer intérieurement au nom du " je ", toutes les apostrophes de l’amour qui effeuillent d’ordinaire les pétales d’une marguerite. Mais le dernier cristal sonna le glas ! 

Je perçus alors son esprit abasourdi face à cet apparent et manifeste détachement de tous les corps qui se liquéfiaient sous une chape de silence, dans l’amer de cette infusion des hauts plateaux du Tai Shan. Aussi, pour esquiver le précipice naissant dans son regard, je décidais de purger l’instant d’un seul trait en l’engloutissant promptement d’une gorgée.
Apaisée, je quittais la table pour effacer dans une eau de vaisselle les dernières traces d’une transhumance achevée, quand soudainement, je me vis hisser la grand-voile à bord d’un vaisseau de croisades flottant entre mousse et siphon, vêtue de mon affreux habit d’adulte.

Esther © 
(extrait de Diagonales)





12/09/2012

Ma ligne de chance


ma ligne de chance
sous ta main palpite, balance,
amour, entre sanguine et lave rose,
mes yeux quittent le monde et osent

viens sur ma bouche, ma langue vivante,
le lit complice si doux à ma peau
se joignent à mes doigts nacrés
ce soir tu boiras mon âme

cette figue
que tu savoures
ressemble à tes yeux
quand tu meurs dans mes bras

ces désirs qui creusent nos reins
ô ces attentes écartelées
où tu tues, où je meurs
s’abrège le temps

Astrid Waliszek © 


© Alexey Kekin




il(e) - 3 -


Les gens magnifient, les gens noient. D’un seul regard. D’un mot. Il n’y a plus rien, que le creux et l’espace. Il n’y a plus que les bruits qui grignotent. L’insulte et la comédie. Forcer sa voix, surjouer son hystérie, abattre l’essentiel, être un ver rampant bien avant l’heure. Gangrène de médiocrité. Remontent les sucs acides mal digérés du parcours typique. 
Dans ma forteresse protégée des magmas extérieurs, des attaques, des bruits qui courent, des fatigues ineptes, je veux apposer mes couleurs loin du monde gris et insipide. 

Comment faire avec moi ? Comment faire sans toi ? 

Agathe Elieva ©
extrait de il(e)







11/09/2012

Variations mécaniques


Texte de Khun San, lecture audio par Hervé Pizon


Ca commence comme au cinéma.

Deux personnages dans des couloirs sans âme, une femme dont l'épaisseur des cheveux empêche de voir les pensées, un homme dont les pensées ont depuis longtemps abandonné l'idée d'indulgence.

Ils avancent tous les deux, d'une manière qu'on pourrait croire décidée vers les portes du même ascenseur, appuient sur les boutons au même moment, et au regard qui cherche la sortie dès qu'il croise celui de l'autre, on devine qu'ils se reconnaissent.

L'homme se plie au bonjour, comment vas-tu ?

La femme avale un bonjour idem, comment elle va elle n'est pas vraiment sûre d'avoir envie de lui raconter, là, entre des miroirs, les lumières qui rendent la peau orange, et le choix d'étage à faire. Il va plus haut qu'elle, alors ça monte et à chaque niveau la porte s'ouvre, un gamin aura révisé ses connaissances des chiffres avec ferveur.

- C'est agaçant...

Et elle regarde le petit rictus au coin de sa lèvre quand il parle, la commissure gauche ça lui arrondit la joue de ce côté, c'est très troublant. Et elle se demande si l'embrasser le ferait taire, il a les mêmes chaussures qu'il y a un an, sûrement confortables mais ridicules, elle s'approche de lui sans un pas, juste par le haut du corps et lui continue de marmonner entre les poils d'une barbe plus que naissante. Quel étage serait le plus approprié, elle hésite et s'apprête à accrocher ses yeux aux siens, couleur vague, entre vert et marron, seule l'intensité compte.

Au sixième une personne entre dans l'ascenseur, il ne dit plus rien.

Au onzième la femme sort de l'ascenseur, dans un au revoir qui a du mal à franchir la barrière des dents. Elle marche lentement sur la moquette du couloir, demain elle appuiera sur le même bouton, peut-être.

Demain.

L'homme sera peut-être mort.
Khun San ©
(extrait de L'encyclopédie de l'échec sentimental)





10/09/2012

Déréliction


J’ai vu deux silhouettes s’enlacer
dans ce miroir
je cherchais l’or du ciel quand vient la nuit
je cherchais

j’ai entendu une meute de chiens hurler
dans le noir
j’ai regardé deux ombres s’embrasser
je cherchais

j’ai écouté bruire le vent dans le marais
dans le bétoire
j’ai frôlé des grenouilles effarouchées
je cherchais

j’ai aperçu la rive du fleuve, ensablée
dans cette périssoire
je me suis posée prête à m’en aller
je cherchais

je cherchais la frontière, et l’autre coté

Astrid Waliszek ©





09/09/2012

il(e) - 2 -


Je suis un grain de vide dans les rouages, un grain de râle, une poussière d’exigence, un rien pas drôle, un non-indispensable, un qui empêche de s’étourdir, avec de la mémoire, trop de mémoire, tout plein de mémoire avec des précisions et des choses moches dedans. Je coule autour de mes rituels. Et m’invente mon lot de consolations : la consolation de leurs sourires, l’exactitude de ton regard, une droiture pour combler le vide terrifiant depuis que la porte s'est refermée. 
Consolation : mot doux pour une douceur fugace, un bonbon du rayon des farces et attrapes.

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)

© Donata Wenders



08/09/2012

Vésuve


Volcans Pacifiques ou Méditerranéens 
il est un volcan à portée de tes mains.
Explorateur de l’origine du monde, 
au métronome des ondes profondes ; 
Contemple et caresse le cratère, 
exhume avidement tout son mystère, 
glisse à pic entre monts et vallons, 
le Vésuve est en éruption !
Esther ©


© Evgeniy Platonov






07/09/2012

Gris cendré


Je suis Orso. L’amour me consume et je nage dans les eaux de mon idéal. J’éclabousse d’écume, de stupre et de sperme la terre aride qui borde mes côtes. Dans ma voix il y avait tout ce que je voulais te cacher. Ce que tu reconnaissais quand même. Alors je suis parti, je ne voulais pas affronter la peur dans ton regard, ni la frayeur dans la caresse de ta main.
Oui, j’ai fui.
Ou bien ai-je protégé l’innocence de ta vie ? Peu m’importe.
Dans ma voix, il y a tous les orages et le silence des morts. Ce qui m'a filé entre les mains, ce qui est resté englué dans tous les pores et interstices du temps. Il y a ma faille, et mon désir si grand de te voir la combler.
Agathe Elieva © 
(Orso - extrait)


peinture de Miquel Barceló



06/09/2012

33° 26' S

vadrouille
à l'isthme des mots
le poème qui rend fou

Khun San © 


© Ulvi Magerramov


Sabbats


Dans les forêts profondes, les sorcières font des sabbats. 
Il y a des faunes et des satyres, des nymphes qu'ils attirent. 
Dans les rivières il y a des vouivres et des hommes 
qu'elles captivent pour les conduire vers le fond. 
Il y a de la fureur, de la passion.
Esther ©


© Esther KÄ



05/09/2012

16° 18' S

donnez-moi votre main
j'en ferai une douceur
en peau de vous
Khun San ©





Ô

je substitue
à ton essence
mes mots

je susurre
à ton oreille
mes oratorio

je subjugue
de mon souffle
ta libido

je supplie
de mes mains
ce crescendo

je subtilise
ta quintessence
de cet appeau

je sublime
de ce parfum
ma peau

Astrid Waliszek ©



© Edyta Lesniak




04/09/2012

il(e) - 1 -


Folie de celui qui regrette d'avoir été apprivoisé. La réalité, mouvante par essence, porte l'impossible effacement. L'enfant, quelques fois comme elle, supporte l'irréparable fracture d'une main vide et abandonnée. 
Il pourrait maudire presque s'il croyait encore à quelque illusion de vérité. 
Il pourrait jurer peut-être une vengeance - mais il la sait inutile et vaine. 
Il voudrait abjurer ce lien qui le suit, le précède de temps à autre, l'éclaire et le brûle. 

De chaque étincelle, un lambeau de corde cède. De chaque braise, un peu de froid qui vient. De chaque absence, le son de son rire, au loin. 
De l'autre côté du miroir où nos reflets n'existent plus. Où nos pas maladroits trébuchent sur les liens qui nous servent de terre, de sang, d'exil.

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)

© Fan Ho 



03/09/2012

16° 44' S


sur l'île de l'envers
on loue des rêves
et je marche aux cris de vos aleph

Khun San ©

© Esther KÄ



Eté


les talons claquent sur le bitume
pressée – il est plus tard que de coutume -
elle rit - c'est le milieu de la nuit -
de ce silence ouaté, de ce pays conquis

de ce petit frisson exalté et déjà regretté
ces yeux qui la mangeaient, où sont-ils passés ?
ces frôlements électrisés, cette peau hérissée
ce trouble fiévreux, que ne les a-t-elle écoutés

sous la porte cochère, deux bras tendus
je n’ai pas voulu renoncer, c’est si doux, cet été
j’ai envie de toi, je voudrais t’embrasser
et me couler avec toi dans cette aube nue

viens, a-t-elle chuchoté, je crois que je t’attendais

Astrid Waliszek ©





02/09/2012

Stromboli


Il est assis, là, juste à ces pieds, totalement submergé... La couche terrestre encore fumante des derniers émois épouse ses seins effervescents, son ventre agonisant étouffe par assauts les dernières braises, ses puissantes mains si fines sont délicatement jetées dans le vide. Une longue chevelure de fils de soie noire recouvre une partie de son visage aux traits mystérieusement sauvages, ses cils tels des arcs prêts à vous transpercer se sont abaissés, sa bouche de feu est délicieusement entrouverte, le souffle intense des gorges profondes laisse place à un doux murmure d'apaisement. 

Dans le jeu des lumières, il perçoit la musculature d’un dos sculpté comme ciselé qui s'échoue vers une courbe de reins vertigineusement surplombée par deux monts fermement pommelés, des vallons aux charmes fondants se prolongeant par de luxuriants domaines alentour. Se dessine alors entre ses cuisses l’ombre scintillante du sillon protégeant le cratère, attisé par la fusion, qui s’assoupit lentement après s’être délivré de ses torrents enflammés de volupté. 

Il se dit alors que cette enivrante beauté volcanique, aux cendres aphrodisiaques, aux lèvres brûlantes, aux délices d’un enfer concupiscent, attise les amants de sa flamme pour les consumer dans des frissons éperdus d’amoureuses passions. 

Esther ©

© Roman Limonov 



01/09/2012

Banlieue

elle vit dans la banlieue du temps
ne souvient pas d’hier, ne sait pas
que demain aussi viendra

la minute élastique du maintenant
sourd de ses paupières sans bruit
ne pas déranger, elle dit

le soleil écorche ses yeux mouillés
la lumière la blesse, la hérisse
en secret, elle joue de sa nuit
pour essayer de retrouver l’envie

et après ? elle ne sait pas, après
après c’est déjà maintenant
après, c’est inventer tous les jours
la minute qui vient, qui est là

Astrid Waliszek ©



Echec sentimental, 2012ème


Ca s'est passé comme ça, exactement comme ça.
J'aurais aimé vous raconter une histoire plus gaie. Une histoire qui finirait mal comme dans un film de Woody Allen, on en aurait ri sur un banc de Central Park avec des bagels et les miettes qui floconnent les visages sur un air de jazz.
Alors voilà ce que j'ai vu. Il était tard mais n'allez pas croire aux insomnies. Un soleil nocturne éclairait le quai d'une lumière blanche et vague, et l'eau ruisselait vers le coeur de la terre. J'étais là comme j'aurais pu être ailleurs, vivante si on y croit, les yeux ouverts sur l'instant d'avant qu'il ne passe quelque chose. De loin j'ai vu l'ombre, allongée et lustrée, rampante sur sol noir. Elle avançait lentement en danseuse de butô, et étirait le paysage à la limite du mouvement. Il y a trop de mots et pas assez de blancs pour décrire la lenteur, les caresses aux murs, à la chair de la ville à l'intérieur disparition, l'enroule et jusqu'à plus rien, retour fragments, en lignes de gris.
La silhouette au bout de l'ombre s'est assise sur le banc, l'ombre partiellement. De courtes jambes allongées à côté du corps, le bassin vertical, et le haut dans une flaque, les bras écartés, le chapeau fondu au visage. La silhouette était immobile et l'ombre esquissait de temps à autres une vague ondulation, un spasme léger qui mourrait avant de contaminer celui ou celle qui restait assis sans bouger. J'ai allumé une cigarette que les yeux ont fixé un instant qui n'a pas duré plus que le reste, l'eau change le rouge en gris. Alors le corps s'est levé et a fait quelques pas sur le trottoir, a hésité et repris sa marche. L'ombre est restée sur le banc, alanguie toujours en découpée, à peine un spasme un peu plus rauque au départ du corps, à mon tour j'ai hésité. J'aurais bien suivi bien la chair en marche, jusqu'à là-bas ou peu importe, comment elle parcourait la ville, est-ce qu'elle faisait ricocher des pierres sur le fleuve. J'ai choisis le banc, me suis approchée par le côté resté libre, et installée sur le bord en évitant tout contact avec l'ombre. La cigarette entrait et sortait machinalement de mes lèvres, et l'ombre a fait de même. Je lui ai précisé que mon humeur était loin d'être joueuse. Elle a dit les habitudes sont réelles et je n'ai pas insisté, on était le premier de l'an.

Khun San ©



© Les égarés


Circé


le corbeau aime
la saveur de la fontaine
dans son lit
Esther Kä ©