18/09/2012

Coelacanthe versatile


Je me souviens de ce jour, comment pourrais-je l’avoir oublié, ce jour où, exceptionnellement, je m’étais laissé aller à la baignade, jamais je ne fais ça, d’ordinaire, la plage, le soleil, la cuisson à feux doux, jamais, jamais jusqu’au bout, jusqu’à la baignade mais, ce jour-là, oui, et, comme chaque fois, chaque fois que j’y vais, j’y étais resté des heures, des heures dans l’eau, je viens de l’eau, et vous aussi, en vérité, sauf que, moi, je m’en souviens, de ce temps où j’étais vie aquatique, bien avant de l’être réellement, amniotiquement, bien avant, au début du temps, avant, dans la partie reptilienne de ma matière cérébrale, avant, si bien que, une fois encore, je ne parvenais pas à m’en extraire, encore un peu, encore, jusqu’à me retrouver au bord de la plage, dans le dernier déferlement des vagues, au bord, dans le ressac, emporté par le flux jusque sur le sable, ramené à l’eau, roulant, mollement, par le reflux, puis de nouveau, des minutes entières, tellement que mon rejeton s’en est venu me demander à quoi je jouais, surtout mû par l’étrangeté de mon comportement, la honte que lui inspirait le petit jeu un peu dément de son papa, me demander ce que je pouvais bien faire, là, comme un déchet inerte, sans volonté, exposé aux regards, à quoi j’ai répondu, sibyllin : je joue au coelacanthe, et j’ai joué au coelacanthe, malgré l’objection, longtemps, m’imaginant dans l’affreux doute de la bestiole, l’une de celles qui ont abandonné la mer pour la terre, l’une de celles à qui nous devons d’être là, qui a choisi de sortir, de marcher, d’explorer, l’aventure, celle à qui l’on doit tout, tout ce qui est là, sur la plage, au-delà, autour, tout, tout sauf derrière, sauf la mer, cette bestiole qui a bien dû se la poser, la question, se demander, avec son tout petit cortex antéreptilien, elle a bien dû se la poser et elle s’est répondu, et nous sommes là, c’était une réponse, ni la bonne ni la mauvaise, c’était sa réponse, et nous, du coup, nous, on est là, je suis là, sur le bord de l’eau infinie, à me demander aussi, rien que trois cent cinquante millions d’années après lui, le fossile vivant, à me poser la même question, à savoir : je sors ou je ne sors pas ?, alors qu’évidemment, si je sors, ça ne changera rien, le monde est déjà là, ça ne changera rien, si je reste, parce que le monde ne disparaîtra pas, alors que lui, s’il n’était pas sorti, si jamais, et bien nous, là, ça ferait du changement, un furieux changement, alors que moi, rien, sauf pour moi, parce que rester, à terme, c’est disparaître, c’est signer la fin, pas adapté, plus adapté, pas atlante, plus poisson, plus fait pour l’aquatique, rester, c’est finir, ce qui est aussi faire finir, en réalité, puisqu’avec mes yeux se fermerait aussi le monde, mais modeste, personnelle, la question, ne concernant que moi, rien que moi, les autres, ils feront sans moi, il feront la même chose, exactement, parce que le monde, celui qu’on doit à la bestiole, le monde, il est déjà là, il va continuer, même si c’est sans moi, mais quand même, c’était une putain de question, sortir ou pas, pas pour moi, certainement, mais une terrible question, à cause des conséquences de la réponse, pas ma réponse, sa réponse, celle qui allait tout déclencher, et que s’il avait su, s’il avait pu s’imaginer, avec son minuscule encéphale, s’il avait eu la vision, la question devenait j’y vais ou pas, je le fais ou pas, je le crée, ce monde, je leur offre cette chance, à ce tas de gras encrémé et stupide qui, trois cent cinquante millions d’années après, viendra se vautrer là, se montrer, parader, jouer, rire, détruire, tuer, voler, guerroyer, grâce à moi, est-ce que j’y vais, et moi, dans les rouleaux, la même question, trois cents cinquante millions d’années après, la même, si ça valait le coup, si c’était à refaire, une question terrifiante, et j’ai fini par sortir de l’eau, retourner au monde engendré par la bestiole, sans réponse, sans répondre, moi, sans savoir si je referais ou pas, parce que le jeu du coelacanthe était terminé et que le monde était là. 

(texte inédit)





1 commentaire:

  1. Si l’envers était endroit

    Et le sommeil liquide, le reflet du monde, et celui des plus proches, les sombres forêts moussues, en sentinelles.

    Et les algues, au milieu de la matière glauque d’un en-dessus de ciel…
    La mémoire porterait le souvenir d’un monde terrestre,
    Quelque part, comme en réminiscences.

    Plus de pesanteur terrestre pour ta chevelure, que seuls les courants mouleraient de leurs doigts.
    Plus de pesanteur pour ta robe, en cloche comme une méduse habitée de toi.

    Plus de distance de paroles, même la bouche ouverte, où viendrait parfois s’interposer, l’ombre d’une carpe.
    L’ange de l’étang ne montrera pas ses larmes, puisque mêlées aux ondulations des tiges têtues des nénufars.aux parapluies étalés au regard d’un autre monde, collé à la lumière.

    Seules les grenouilles en traduiraient l’existence, et , dans leur prophétie, nous diraient les sources, et les orages.
    Silence cependant des eaux étales, juste piquetées, en surface, de temps en temps par des points de pluie, ces seules notes de musique d’un piano mouvant, accompagné d’éclairs furtifs…

    Et nous serions dressés, à l’horizontale, ou tête bêche,
    -peu importe – , à la pliure du monde, la vie traversière….

    RC - 23 juin 2012

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