29/09/2012

Je n'ai jamais décrit votre visage


Elle ne parlera que quelques mots de la langue, en éprouvera l'étrangeté, ces mots qui sonnent pareil et curieusement autre, passant près des oreilles mais refusant d'y pénétrer. 

Elle connaît ça vivre ailleurs, y prendre tous les signes pour du sens, la hauteur du ciel, l'inclinaison des ombres, les odeurs, les fumées, les sons, et tout ce qui est suspendu dans l'air qui a la couleur de l'exil. Les sens seront, et plus nombreux quand il y aura doute/délai/suspicion sur les mots qu'elle entendra. Les mots sembleront quelque chose, ressembleront serait hâter le cours du temps, juste quelques lettres au fond, une façon de placer la langue, d'ouvrir la bouche, et de saturer la phrase. Elle affutera ses sens, et même les scarifiera, coupera dans la chair, la peau, entendre de l'intérieur, voilà son projet puisqu'il existera, goûter, sentir, toucher au plus près du vivant. 

Elle lira dans sa langue propre, et aussi dans cette autre (langue) qui lui deviendra doucement familière. Elle s'insinuera, et elle luttera pour ne pas se laisser vaincre trop vite, la bataille sera perdue d'avance, elle avancera seule contre une multitude. Elle aimera désespérément ces derniers moments où la parole est encore magma, flou informe, et puis elle s'achètera une paire de ciseaux, elle pleurera un peu pour aiguiser la lame. 

Familier ne veut pas dire connu. Elle se regardera plus attentivement, est-ce qu'il me ressemble davantage maintenant ? Elle scrutera la bouche qui se déforme et se reforme au fil des mots et du sens, les yeux, les cils, le nez, la courbe des joues et du menton, tout ce qui fait un visage, et elle n'en conclura rien, du moins pas sur l'instant. Elle se contentera comme l'aurait fait un peintre, de ne pas dire, juste des touches avec les doigts, comme autrefois. 

Elle pensera qu'elle s'est égarée et fera quelques pas, s'échappera de la toile, et de ruelle en ruelle tombera pile sur une fontaine, et son envie de s'écouler encore. Il y aura des silences et elle tendra la main pour les toucher, sentir chaque goutte les polir, et les empêcher d'aller plus loin. Elle se demandera si la première phrase ne serait pas là, dans cette lumière flottante d'un soir un peu rosé, et elle raturera aussitôt le romantisme. 

Elle écrira souvent, partout et sur des petits papiers, et même sur sa peau les fois où elle oubliera le reste. Elle écrira tous ces reflets qui disent si bien l'intérieur, peau retournée on y voit plus clair, où ça commence un corps. 

Il y aura des ombres qu'elle ne verra pas ou si peu, et qui pourtant seront les personnages principaux comme à chaque fois. Elle s'en mordra les doigts, et les bandera, pour continuer à écrire.

Khun San © 

© Evgeniy Platonov




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