31/10/2012

il(e) - 15 -


L'attente - enveloppe du temps. 
Vagabonde, elle oublie de se poser à temps - vertigineux - tant il se déplie. 
Silence, armure d'espace calfeutrée sous les couches de laine muette, il harasse le moindre souffle d'air, le moindre interstice de peau, la plus petite parcelle de chair. 
Luciole d'hiver, éteinte lueur de mes paroles, jamais ne vivra que la nuit. A l'ombre de mon impatience, dans la mort de mon oubli.
Agathe Elieva © 
extrait de il(e)

© Agris Klestrovs




30/10/2012

27° 28' S

ne me sauvez pas
du vide
c'est là que les mots vivent
Khun San © 

© Shestakov Dmitriy




28/10/2012

Métamorphose


Dans un songe, elle plonge dans la bouteille nocturne du poète. De ses lèvres languissantes il goûte toutes les scintillantes constellations naissantes, glissantes comme la caresse d'une larme de rosée sur son visage. Et dans un dernier vertige, le poète s'enivre des saveurs d'un rêve rempli de métamorphoses. 

Esther ©

© Elena Oganesyan




27/10/2012

il(e) - 14 -


Il n'a jamais aimé les dialogues mais les silences échangés. Crachats de pierres lourdes lorsque l'orage lui fait dévaler les pentes. Lorsque le désespoir l'étreint. 
Il est trempé, l'orage lui dégouline sur les épaules. Son blouson renforcé le protège des chutes - à ce qu'il paraît. Mais pas d'elle. Pas de ses batailles rangées, où il n'est qu'une poupée de chiffon. Pas de ses reproches en forme d'homélie. 
Il voudrait lui dire le pouls de son amour, la cadence de ses reins, le vertige de sa présence. Mais la boue du déluge s'abat sur lui et l'ensevelit. Il devient le sable du marchand qu'elle effacera à son réveil d'un peu d'eau de rose. Un parfum discret que les pores engloutiront avec appétit.

Agathe Elieva ©
extrait de il(e)

© Sabine Weiss




21/10/2012

"Voyages" par Céline Colombel


L'artiste, Céline Colombel, réalise des oeuvres singulières autour de nombreux thèmes à partir de peintures en couleurs ou de dessins parfois. Quelquefois c'est l'inverse. Elle crée quelque soit la saison et même quand "elle est de mauvaise humeur" (dixit). 
Sont présentées ici quelques-unes de ses créations sur le thème du " voyage ", une résonance symbolique à son travail pour lequel elle n’accorde aucune limite. 

A retrouver ici : http://celinecolombel.free.fr/

































20/10/2012

il(e) - 13 -


Gazelle j'offre mon cou au lion, et danse avec la mort. Je danse avec la vie que tu me prends, que je t'offre. Entière et indomptée, prête à la danse absolue. Dans ce balancier infernal qui oscille entre profondeur des doutes et lumineuse certitude. Danse funèbre où les griffes plantées dans le coeur sont autant d'orgasmes non révélés. Je deviens cette carcasse livrée aux charognes, la grâce des putréfactions.
Agathe Elieva © 
extrait de il(e)

© Man Ray




19/10/2012

La pluie


Dans la montée, la pluie s'est amincie. Une épaisse brume stagne dans la vallée comme si les nuages entouraient les arbres dont n'était visible que la canopée tandis que la voiture grimpait la côte en direction d'un rayon de soleil. Sur le plateau, j'aurai peut-être droit à un arc-en-ciel.
Depuis que je suis ici à demeure, j'entends, je fais, je vois des choses que je ne percevais pas avant. J'attends un arc-en-ciel et je regarde le ciel se creuser sous l'ondée.
Mais pas d'arc-en-ciel. La pluie s'est remise à tomber dru. Je me suis garée au ras de la porte d'entrée de la maison, histoire de n'avoir que peu de pas à faire pour me mettre à l'abri de ce déluge. J'ai couru - il y faisait bon. Le taux d'humidité à l'extérieur était de cent pour cent, ne pouvait être que de cent pour cent, quoi que ça veuille dire - après tout, c'est comme la température, il y a la notion de ressenti, ça n'a rien à voir avec la réalité. 

La pluie giclait en longs traits comme le lait du pis d'une vache et rejaillissait contre les murs, écumante et irisée. Derrière ma fenêtre, j'ai pensé à toutes ces mauvaises herbes qui allaient repousser.
Tout à coup, et c'est la première fois depuis que je suis ici, la solitude m'est tombée dessus comme un monstre dans un livre d'enfants, avec d'inépuisables réserves d'histoires épouvantables. Il aura suffi d'une averse.

Astrid Waliszek ©






17/10/2012

1° 23' S

entre mes oreilles
une tête
si j'étais sûre que c'est bien elle
Khun San © 

©  Kristamas Klousch




16/10/2012

No mad’s land


Son sanglot est venu du plus loin de la nuit
On le crucifiait – il fournissait les clous
Les ténèbres se sont mêlées aux ténèbres
Le chat assis sur le rebord de la fenêtre

Est devenu chimère, monstrueux cerbère
C’est le vacarme sans pudeur de sa mémoire
Dur, pierreux et cru, oublié de la lumière,
Qui mord son rêve et anéantit son sommeil

Tant d’années ont passé mais rien ne le répare
Comme un aveugle il trébuche autour de son lit
Revoit ces pierres d’infamie, ces prés carrelés
Ces charniers bornés par le tendre rose du grès

Tant de nuits à entendre ces coups sur la porte
Tant de nuits à se réveiller au son d’un ordre
L’ordre est dans sa tête mais peu importe
La réalité est filtrée par les pensées

D’un pas hagard, il est allé vers la musique
Puis s’est assis dans un fauteuil, a écouté
Les Kindertotenlieder - la voix de Ferrier.
Lentement, le chat est venu sur ses genoux

Astrid Waliszek ©

© Denisimo




15/10/2012

il(e) - 12 -


Le silence allusif encercle la chair de nos pas, talons claquant sous la pluie. Cette pluie qui précède la nuit de quelques secondes. Bientôt on ne nous voit plus. Nous nous enfonçons dans le réel, qui n'est qu'à nous. Tes yeux sur ma nuque encerclent mon cou là où vibrent les cordes. La peau est glacée par le ciel. Le mouvement de ma jupe fait deviner nos silhouettes, je monte et descends sur la chaussée, ma cadence se dérobe au métronome fixé sur le tempo de la rue, adagio. Le réel se juxtapose à nous et nous permet de devenir. L'air frissonne, sculpte, et parfois réalise.

Agathe Elieva ©
extrait de il(e) 


© Willy Ronis




14/10/2012

Brouillard intime


Nous vivons dans une juxtaposition souple, une surimpression circonstanciée dans cette grande maison à l'est de l'île. Il coupe les tomates en rondelles et je hache le basilic, quand je l'ai rencontré il avait laissé sous-entendre des antécédents. J'espérais boucher, l'idée suscita quelques fantasmes, ses jolis doigts presque féminins plongés dans des masses de chair, le sang et le tranchant des couteaux, j'ai jamais su précisément. 
Je continue avec l'application qu'on met aux choses pas complètement inutiles d'écraser les petites feuilles vertes dont l'odeur se répand dans la cuisine, j'avais un parfum autrefois : pamplemousse basilic. J. me demande si je l'aime. Pourquoi je ne t'aimerais plus, je dis en souriant. Il sort une autre tomate du frigo, estimant probablement que ça ne suffira pas, ce soir au repas nous serons deux. Pourquoi parler des choses qui existent. Je frotte les feuilles contre mes poignets, et quand je les porte à mon visage ça ne sent rien d'autre que l'odeur du chinois, alors je coupe encore plus petit les feuilles, qu'elles disparaissent avec le bruit du temps, ce soir il claque fort entre les lamelles des persiennes ; d'ordinaire il est posé sur cette île, comme un bibelot sur une aire de repos. J'écoute cette mécanique et regarde longtemps dehors, la mer est grasse. 
— Eh, tu viens manger ? Demande J. 
Et pourquoi je ne viendrais pas, la table n'est pas si loin. Il me fait boire, c'est ce qu'il croit, qu'il faut me faire boire pour me baiser. Il se trompe j'aime les deux, et je remplis les verres, et même on en rigole un peu. 
— Tu te souviens ? 
Je fais oui de la tête, ça a dû être puisqu'il en parle. Il s'approche, m'embrasse dans le cou, je ne dis rien alors il caresse mes seins puis en bouffe les pointes, m'attrape les cheveux, j'écarte les jambes. 
— Tu reprends un peu de vin ? 
Oui, et je le verse sur mon ventre, forcément il le lèche, enfonce sa langue et ça continue comme tous les soirs. Ce n'est pas si mal au fond, c'est juste qu'avec le chinois je jouis.

Khun San ©
(extrait de Encyclopédie de l'échec sentimental)

© Antoine d'Agata




12/10/2012

C'est l'heure

ah, oser suivre les tumultes
des jours nés curieux
des vagues en leur mer
grands bleus éphémères
tatouages encrés de Chine
de roses de Damas
de raisins de Corynthe
de poivres de Zanzibar

ah, cette blessure
grand bleu éphémère
qui fait taire les rires des enfants
et compte les nuages un à un
sous le soleil disparu
dans l’ourlet du temps venu
du temps d’après déjà là
du temps doux de soi à soi

la circonférence du cercle
est l’exacte mesure
de ce qui relie l’oiseau à la chaîne
de l’homme qui a déjà oublié
qu’il en avait ouvert sa porte
les plumes repliées
il résiste au vent de liberté
et continue de tourner
autour de la cage désertée

Il voudrait, il voudrait tant
Mais toujours au dernier moment
Quand il ne reste qu’une haie
Il tremble, refuse de sauter
Et se retrouve dans le fossé
Le cul dans la vase il se dit
Qu’il est déjà presque midi
Qu’il rêve encore au lit

Et qu’il serait vraiment temps
De finir les haricots du frigo

Astrid Waliszek © 

© Denisimo




11/10/2012

il(e) - 11 -


Un départ, une ligne, quelques portes retenues. Autant de dédales souterrains, avant la première goulée d’air, arracheur de poumons. Il devrait faire jour, il n’y a que la nuit. Elle devrait laisser passer la lumière cette évidence-là, un voile noir la recouvre plusieurs fois par jour. Il creuse en elle les failles perpétuelles de nos histoires non communes et semblables.

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)


© Elena Oganesyan




09/10/2012

08/10/2012

Histoire

cette petite robe qui tourbillonnait
il en connaissait tous les boutons
elle l’a jetée un jour sinistre de mai
un soir noir de fatigue, gris d’abandon

oui, non, encore, bientôt, peut-être,
le soir tombe enfin, comme une prière
malhabile et rebelle à la lumière
la nuit est vivante en ce cruel hiver

perdue sur la chaise, chiffonnée
elle ne se souvenait de rien, si fripée,
pourtant un corps l’avait animée
des éclats de rire l’avait enflammée

l’odeur, son odeur à elle, si vive
reste dans sa mémoire, chétive,
disparue - du tissu à la peau, évanouie
l’alchimie est morte, la source est tarie

comme si un moment avait une odeur
comme si un instant était une couleur
entre larmes et rage, elle l’a déchirée
gardant un petit bout de tissu fané

dans un petit sous-verre, coincé,
le tissu est condamné pour l’éternité
et pour arrêter enfin d’encore y croire
elle a écrit d’un trait d’encre noire

« petit bout de grande histoire »
et toute seule elle a virevolté
nue devant sa glace elle a dansé
vivante flamme, été incantatoire

Astrid Waliszek © 

© Diane Paquin





07/10/2012

il(e) - 10 -


La mine défaite, j’oscillais entre les sommeils. Du demi-rêve au réel, je creusais ma tombe. Il me fallait émerger. Un tant soit peu.
Le soleil me mord l'œil. L'autre s'enfonce au-dedans de la tête, au-dedans de mes pensées. Ce matin encore, le plafond ne m’est pas tombé sur le crâne. Et c'est bien dommage. Je voudrais mourir.
Sur le chemin de la cuisine, je peux encore sentir ton parfum. Une trace invisible, un mirage, une vague impression d'intimité.
C'est dans mon chagrin que je sens le plus fort le manque de ma main sur la tienne, effleurant les veines bleues, rondes et larges.

J’ai froid. D'un geste sûr parce qu'automatique, je me verse du jus d'orange. J’en mets trop, cela goutte sur la table. Bientôt cela collera, comme la limpidité de ma pensée.
La gamine du dessus fait sa colère du matin, mon ventre vrille, j’aimerais monter, sonner et l’abattre d’un coup sec et blanc : pour que le silence revienne habiter ici, pour que le genre humain ne soit plus en devenir, pour avoir la paix, un peu.
Tu n’es plus là. Moi oui.
Agathe Elieva ©
extrait de il(e)

© Yuri Pritisk 




06/10/2012

Zoo humain


J’attendais le train assise sur le banc à l’extérieur en plein quai, un banc avec des séparations entre les places, du vent sur les pages, et mes yeux qui tentaient d’y voir clair. Au dessus du banc un lampadaire avec des moustiques de l’été dernier fracassés sur le verre, ou juste des tâches noires, en tous cas ça faisait des reflets comme des ombres d’on savait pas qui sur mon livre. 

Cinq minutes de retard avait annoncé par deux fois la voix de Simone, celle qui susurre aux oreilles voyageuses, pourquoi pas, sauf que les quais de gare sont toujours sujets aux rafales. Sophie U., qui prend le train tous les jours et a donc une légitimité certaine en matière de climatologie ferroviaire, pense qu’il y a là une forme de perversion, je n'en sais pas plus. 

Simone a annoncé un autre retard et les gens sont rentrés dans le hall, j'étais seule sur le quai, seule avec les bourrasques. A l'intérieur il faisait forcément plus chaud, bruyant, et trop lumineux, et quand mon écharpe s'envolait, je la ramenais sur mon cou et la partie basse de mon visage en souriant à peine sous l'étoffe, à la vue des pages du livre qui se tournaient toutes seules. J'aurais pu faire de ces amorces de hasard un texte à contraintes mais j'ai continué à attendre. Et des trains sont arrivés, et d'autres partis, et je ne me souviens pas d'avoir hésité. Pas hésité à m'asseoir sur la mélancolie du siège d'à côté. Pas hésité à observer l'échancrement du tissus qui recouvrait son torse. Pas hésité sur le lapsus. Pas hésité à me diriger effrontément vers la chemise comme si c’était à moi qu’on avait fait appel. Pas hésité à déraisonner sur le triangle qui échappait au tissu. Pas hésité à être genoux. Pas hésité à perdre quelque chose de l'autre. Pas hésité à faire le jeu des voyeurs avant le tunnel. Et le vent qui continuait à souffler sur le quai. Sophie U. avait eu raison. 

A cette époque j'habitais à gauche en sortant de la gare, empruntez la passerelle, et puis à droite, une petite place avec un café désuet et quelques tables, une porte verte, quelquefois la serrure est un peu rebelle. J'y suis toujours, passez me voir.

Khun San ©




05/10/2012

La douleur


Tout à coup, on aurait cru voir deux hérissons se tenant à distance tant ils connaissaient les piquants l'un de l'autre. L'instant d'avant, ils étaient encore ces jumeaux indémêlables - aussi vive était leur fusion, aussi cruelle était leur opposition. La part sauvage de chacun était irréductible. 
C'était sans doute juste cette immense douleur de savoir qu'ils devaient exister aussi l'un sans l'autre, sans les sucs de cette intimité brune, exhumés d'eux-mêmes, arrachés des fastes de la confusion et tremblants encore de cette vibration foreuse, arrachés à leur nuit - et devoir connaître la haine des dieux qui ont coupé cet androgyne en deux.

Astrid Waliszek ©







03/10/2012

4° 16' S

la cigale
chantera tout l'été
un requiem
Khun San © 

© Cristina Garcia Rodero




02/10/2012

Mon jardin


Mes excursions les plus lentes sont celles destinées au jardin, que j'ai dépierré en soulevant un à un ces cailloux tombés de la murette effondrée. 

Pendant un mois entier je les ai charriés avec une brouette. C'est une activité mécanique étonnante dans sa répétition calme et douce. J'ai rempli deux fois la remorque que le voisin m'a prêtée. Ca fait près de quatre tonnes de cailloux. J'en ai eu le dos cassé pendant longtemps, les mains sensibles pendant des jours. Il faisait chaud, aussi.
C'est long, un mois. On prend des habitudes et l'avenir devient un présent éternel, un élastique qui s'étire. Puis, vers la fin, le temps s'est ramassé, il fallait faire vite pour arriver au plaisir de voir la terre débarrassée de ces scories, qu'elle puisse de nouveau porter des fleurs et des fruits. Il fallait aussi conjurer aussi le changement à venir, la rupture.

A la fin, j'ai construit de petits murets : c'était un accord que je prenais avec moi-même, comme si j'étais en train de tricher avec quelqu'un alors qu'il n'y avait que moi. Comme excuse, j'ai trouvé que c'était tout à fait raisonnable de séparer les fraises des tomates que je planterai plus tard à cet endroit-là.

Astrid Waliszek ©






01/10/2012

il(e) - 9 -


A présumer de ses forces. 
Pas discrets de louve, de la pointe du talon, l'air de rien, se retire à peine. Tout juste une esquisse, un petit claquement de brise, vous ne sentirez rien. 
L'ébauche d'un non qui n'en avait pas fini de pointer. Un silence au-dedans du sourire, la main qui trace dans le vide les non rassemblés, ce non qui ne nie pas, mais reconnait. Tous les non possibles qu'il faut articuler : muette, la voix est détimbrée. Pourtant, le temps vient où il faut reprendre ce qui nous appartient. Redevenir soi, au-delà du non et des poussières. De la cendre d'une nuit comme un collet épineux. 
Au son de la fontaine - tu te souviens de son nom - retrouver de l'oxygène, un peu, dans le secret et les rangs resserrés de mon île. Vous ne remarquerez rien, il n'y aura pas de bruit, j'en suis incapable. Même le cuivre de la trompette, je l'ai fait sonner dans les nuances douces et sensuelles. 
S'enfuir et se cacher, en attendant mieux. Le jour qui revient. Demain qui dort là, dans les bras de mon silence.
Agathe Elieva ©
extrait de il(e)

© Yuri Pritisk