06/10/2012

Zoo humain


J’attendais le train assise sur le banc à l’extérieur en plein quai, un banc avec des séparations entre les places, du vent sur les pages, et mes yeux qui tentaient d’y voir clair. Au dessus du banc un lampadaire avec des moustiques de l’été dernier fracassés sur le verre, ou juste des tâches noires, en tous cas ça faisait des reflets comme des ombres d’on savait pas qui sur mon livre. 

Cinq minutes de retard avait annoncé par deux fois la voix de Simone, celle qui susurre aux oreilles voyageuses, pourquoi pas, sauf que les quais de gare sont toujours sujets aux rafales. Sophie U., qui prend le train tous les jours et a donc une légitimité certaine en matière de climatologie ferroviaire, pense qu’il y a là une forme de perversion, je n'en sais pas plus. 

Simone a annoncé un autre retard et les gens sont rentrés dans le hall, j'étais seule sur le quai, seule avec les bourrasques. A l'intérieur il faisait forcément plus chaud, bruyant, et trop lumineux, et quand mon écharpe s'envolait, je la ramenais sur mon cou et la partie basse de mon visage en souriant à peine sous l'étoffe, à la vue des pages du livre qui se tournaient toutes seules. J'aurais pu faire de ces amorces de hasard un texte à contraintes mais j'ai continué à attendre. Et des trains sont arrivés, et d'autres partis, et je ne me souviens pas d'avoir hésité. Pas hésité à m'asseoir sur la mélancolie du siège d'à côté. Pas hésité à observer l'échancrement du tissus qui recouvrait son torse. Pas hésité sur le lapsus. Pas hésité à me diriger effrontément vers la chemise comme si c’était à moi qu’on avait fait appel. Pas hésité à déraisonner sur le triangle qui échappait au tissu. Pas hésité à être genoux. Pas hésité à perdre quelque chose de l'autre. Pas hésité à faire le jeu des voyeurs avant le tunnel. Et le vent qui continuait à souffler sur le quai. Sophie U. avait eu raison. 

A cette époque j'habitais à gauche en sortant de la gare, empruntez la passerelle, et puis à droite, une petite place avec un café désuet et quelques tables, une porte verte, quelquefois la serrure est un peu rebelle. J'y suis toujours, passez me voir.

Khun San ©




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