30/11/2012

il(e) - 20 -

Sous terre, ma peau 
nue. 
Mise en - 
abîme, 
dénuée de
sens. 
Ailes. 
Il et lui. 
Incandescente dé- 
marche 
vers 
l'insert 
de ta
nuit.
Agathe Elieva © 
extrait de il(e)


© Yuri Pritisk





27/11/2012

32° 39' S

tout ce souffle tout autour
c'est un soir de peau
la chair du monde

Khun San © 

© Vasilij Klatt



24/11/2012

il(e) - 19 -


Dans le café de Sam, il y a de grandes glaces comme dans les brasseries parisiennes. Ce pourrait être une photo de Willy Ronis ou de Doisneau. Sam d’ailleurs, a grandi à Belleville. Puis la Zone Libre, le Maquis, cistes et pierres blanches. Son café comme un abri, « où brillât la douceur de son premier serment * ». Il y a l’odeur du café le matin, toute une panoplie d’allongés, de serrés, croissants miettes et papiers de sucre semés sur le carrelage, petit format, couleurs indéfinies. Teintes de dizaines d’années piétinées. Scander le tempo des secondes voilà une activité sans âge. L’impatience à freiner l’heure de rentrer chez soi ou d’aller travailler, de ne pas remettre son tablier. D’aller retrouver sa femme, son couple, la figure imposée, ses enfants que l’on se doit de chérir. Les pieds se traînent et rognent le bois des tabourets, le comptoir devient la piste de l’ennui et des regrets, des serments que l’on se fait, que l’on ne tiendra pas. 
Le café, décor du petit matin, de l’aube qui pointe, ces ciels chaque jour recommencés. La nuit qui avance, se tait, n’attend pas, ces voix progressivement plus sonores, plus aigües, ce rire ou ces pleurs qui débordent. Un poing parfois, une rancune, des jalousies, toutes ces envies larvées qui éclatent là, au détour d’un verre de Chardonnay, une mauresque, une pinte. Chez Sam, c’est le café du presque bout du monde. Et ta moto Arno, t’a déposé là un jour d’orage. 

Agathe Elieva ©
extrait de il(e)
* Baudelaire, Don Juan aux Enfers 

© Sabina Abubekirova




21/11/2012

Avant la chance


C'est une chambre calme. Un bleu qui transpire comme s'il était à cet endroit précis la seule couleur possible. Une chambre qui s'impose dans mon paysage mental de lignes sans courbes. Je ne fais pas rien comme on me le reproche souvent, dit avec le sourcil qui se désolidarise de l'autre, mais j'attends, ou plus précisément je bivouaque dans l'idée de l'attente. Le gris de l'air en cette saison, les fines gouttes, ne cessent de faire l'aller-retour entre le sol, le ciel et le plancher de la chambre bleue sans parvenir à retoucher la couleur. Dans cette rue étroite du vieux quartier, ma seule vision est horizontale ou à peu près, limitée à mon étage, c'est idéal pour celui qui se veut dans le temps du rien, ni passé ni futur, juste un présent qui ne cesse d'être, simplicité ritournelle de l'instant.

Khun San ©

© O.S.O.T.T.




19/11/2012

il(e) - 18 -


Le monde dort, je me laisse deviner. Ombres arrachées au ciel, nous découpons l’espace cru de nos traces, mouvements, en intraveineuse de lumière et d’éblouissements. Le monde dort, bientôt, ma main ne tremble plus, elle trace dans l'air le sillage de ta peau.

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)






12/11/2012

il(e) - 17 -


Le silence, là où nous aurons vécu. Et regardé absolument. Même la jalousie aveuglante. Même la vérité vaincue. Tout. Jusqu'à la terre ensevelie.
L'eau du Louvre. Un soir. Errer dans le silence du bitume. Chercher le souvenir des hirondelles. Cachées là, cour carrée. Un été. Ta main n'était pas si loin. La mienne te cherchait, elle te cherche encore, dans le gueuloir des silhouettes inconnues.

J'écris dans le silence de la maison, ils sont partis déjà, tous, j'écris là, le soleil du matin déchire mes murs, je me rassemblerai un peu plus tard, j'y arriverai, après, après l'eau brûlante et le miel, après. Comme le loup de la fable, je cours, je cours encore. Les marques des fers encore vives, les recherches vaines encore discutables, la pitance pour quelques caresses. Ma robe est sombre, elle tente d'affadir l'éclat du jour qui est là. Elle ne gagne pas. La lumière m'engloutit, m'absorbe. Je voudrais m'y consumer, devenir silencieusement une poussière de clarté, un souvenir aveuglant, une singularité d'un monde qui n'a pas de lieu. Ni de nom. Rien. La totalité de ma voix dans ce rien. La sauvage liberté de son empreinte dans cet espace que l'on ne signifie pas. 

Agathe Elieva © 
Extrait de il(e) 


© Alina Lebedeva




10/11/2012

Bangkok


Quand je suis dans un aéroport, il faut que je prenne un avion pour Bangkok, c’est comme ça je n’y peux rien. J’ai essayé de ne pas le faire, même une autre destination mais je finis toujours par déraper. Encore une fois je tente de résister, c’est mon exercice du jour, flâner dans les boutiques, les parfums, les odeurs, les foulards, l’électronique, mais moi ce que j’aime c’est la sueur, et je finis par acheter un billet. 

Passée la porte d’embarquement j’entends encore mon nom qui résonne dans tout l’aéroport, comme si je n’étais pas où je suis. J’attrape le bras d’une hôtesse, elle me regarde avec des yeux très allongés, couleur entre gris et orangé et étonnée par en dessus les sourcils. Je rajoute que si ma femme le sait, pour Bangkok, ça va encore faire des histoires. L’hôtesse ne répond pas, ne réagit pas. Je reprends mes propos, je poursuis avec des mots compliqués dans la phrase, qu’elle comprenne que je suis quelqu’un qui se sert de ses pensées pour en faire des livres.

Je finis par lui montrer ma carte d’embarquement, elle répond « je vois » et la voix continue à répandre sur les cochlées de qui veut bien l’entendre que je suis attendu à l’endroit exact où je me trouve. Je ne me dis pas « je deviens dingue », parce que je sais qui je suis et que le corps ne ment pas. J’observe mes doigts, plus court que ce que j’aurais voulu qu’ils soient, mes grands pieds, et je contemple également les poils de mon torse. La femme en uniforme, avec un chapeau monté d’un voile qui lui cachera le visage quand elle escalera son joli cul dans l’aéroport d'Abu Dhabi, me voit, elle, tout entier. Je ne suis pas sûr que ça me rassure, et une goutte se forme, impeccablement ronde sur le front, sillonne les plis de mon nez, s’arrête sur le menton, hésite, se suspend à ce qui pousse chaque jour quand la lame du rasoir n’y passe pas, puis lèche le cou furtivement et descend vers la ceinture, arrêtée là, j’aurais du serrer moins fort, le dernier cran c’est jamais bon pour personne. 

Alors je me concentre sur la goutte et je passe à la ligne, je suis arrivé à Bangkok, j'embrasse l'humeur poisseuse, je revis, l'hôtesse a ôté son voile et les lumières de la ville agissent sur moi comme des algues urbaines. 

Khun San ©


© Esther KÄ




08/11/2012

Naufrage

Le jour s'en va glissant
sur des saveurs pourpres.
Naufrage paisible vers l'extase.

Esther ©

© David Kutaliya




05/11/2012

il(e) - 16 -


Peu m'importe à moi les "à quoi bon" ou "comment faire" lorsque je te vois laisser filer le temps, attendant que les soufflés retombent dans l'écrasement du silence non modérateur. Peu m'importe à moi lorsque j'entends la cavalcade de cette chevauchée de mensonges. Peu m'importe lorsque tu es comme tous et que je me suis trompée. Que je chute et tourbillonne sans fin. Amère errance déchiquetée.

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)


© Sokol




01/11/2012

Mexico


Asio est arrivé à l'aéroport de Mexico. Il aurait pu aller n'importe où mais il prend directement un taxi pour le 247 rue de Londres. 
Il reste un moment devant la porte verte à cligner des yeux, cherchant quelque chose dans les rayons du soleil, puis se décide à tourner la poignée du bout des doigts. Tout autour de lui des murs bleus le contemplent, et un instant il y égare son ombre, son visage se reflète si fort qu'il s'incruste dans la couleur. Asio hésite puis l'arrache aux pigments et monte à l'étage, il connaît par coeur le chemin de l'atelier de Frida. 
Elle est là devant son chevalet, elle a le portrait de Diego tatoué sur le front. Asio s'approche, l'air tout autour de ses sourcils ne bouge pas, elle continue de promener ses pinceaux, de saturer l'espace de couleurs. Il s'agenouille devant elle qui ne semble pas le voir et toujours, toujours, peint devant elle et autour, et parfois déborde sur le visage de l'homme. 
Asio longe des yeux les cicatrices de Frida, il sait leurs voyages, dans le temps et sur la chair, et les voit à travers ou plutôt par delà le tissus coloré de la robe, et bientôt ce sont ses doigts, sa langue peut-être, qui les parcourent. Frida se laisse faire et rien n'arrête le geste de la peinture, ça voudrait dire capituler, oublier l'image. Et le visage de l'homme se transforme au rythme des déplacements sur la chair, Frida sourit et ne dit rien. 
Asio sort de l'atelier en titubant un peu, il tangue d'avoir avalé cette femme et d'être toujours lui-même, transpire la peinture, des rivières de couleurs naissent et meurent sur sa peau. Il sourit à son tour et s'effondre dans le jardin, veillé par un iguane. Il rêve qu'il a un visage de femme et un sexe d'homme et il aime ça. Il se réveille et se regarde dans le miroir des yeux de l'iguane et traverse la maison en sens inverse, l'atelier, se retrouve dans la rue. Il cherche un taxi et finit par monter dans un bus vide, et dans la nuit mexicaine s'en va chercher la suite de l'histoire, la seule possible.

Khun San ©

© Esther KÄ