24/11/2012

il(e) - 19 -


Dans le café de Sam, il y a de grandes glaces comme dans les brasseries parisiennes. Ce pourrait être une photo de Willy Ronis ou de Doisneau. Sam d’ailleurs, a grandi à Belleville. Puis la Zone Libre, le Maquis, cistes et pierres blanches. Son café comme un abri, « où brillât la douceur de son premier serment * ». Il y a l’odeur du café le matin, toute une panoplie d’allongés, de serrés, croissants miettes et papiers de sucre semés sur le carrelage, petit format, couleurs indéfinies. Teintes de dizaines d’années piétinées. Scander le tempo des secondes voilà une activité sans âge. L’impatience à freiner l’heure de rentrer chez soi ou d’aller travailler, de ne pas remettre son tablier. D’aller retrouver sa femme, son couple, la figure imposée, ses enfants que l’on se doit de chérir. Les pieds se traînent et rognent le bois des tabourets, le comptoir devient la piste de l’ennui et des regrets, des serments que l’on se fait, que l’on ne tiendra pas. 
Le café, décor du petit matin, de l’aube qui pointe, ces ciels chaque jour recommencés. La nuit qui avance, se tait, n’attend pas, ces voix progressivement plus sonores, plus aigües, ce rire ou ces pleurs qui débordent. Un poing parfois, une rancune, des jalousies, toutes ces envies larvées qui éclatent là, au détour d’un verre de Chardonnay, une mauresque, une pinte. Chez Sam, c’est le café du presque bout du monde. Et ta moto Arno, t’a déposé là un jour d’orage. 

Agathe Elieva ©
extrait de il(e)
* Baudelaire, Don Juan aux Enfers 

© Sabina Abubekirova




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire