28/12/2012

Eclats - I -


Pimprenelle ou les vestiges d’une civilisation vidée de sa substance. Je prends le soleil, je regarde les pousses du chèvrefeuille, et me souviens du parfum du jardin printanier. Il me manque un support, une figure, il me manque la voix aimée – encore ce manque. Le soleil me fait plisser les yeux, petites rides creusées au jour le jour, je pense à sourire - oh pas à toi non, à une présence particulière, non, je pense à sourire dans l’absolu. Voilà ce qui m’éclabousse : l’absolu. L’absolu et la mémoire.

Agathe Elieva ©






20/12/2012

Tuer l'auteur (extrait 2)


Vous revoyez la fille sublime parce que vous vous êtes donnés rendez-vous à la terrasse de votre café préféré. 
Après des premiers mots spartiates et éthérés comme il se doit : 
— Elle va bien ? 
— Elle va plutôt bien, et lui ? 
— Pas trop mal non plus. 
Même si vous êtes un peu amoché aujourd’hui, vous ne voulez pas paraître grincheux et plomber l’ambiance. 
—Café ? Thé ? Coca ? Qu’est-ce qu’elle prendra ? 
— La même chose que lui (au fond elle s’en fiche). 
— Alors deux thés verts, s’il vous plaît ! 
Elle pose son grand sac, duquel émerge une forme à quatre angles carrés juste à côté de vous, et elle en profite pour, à nouveau, jouer de sa langue sublime avec la vôtre, dans un subtil macramé bucco-palatal. 
Vous sentez votre érotogramme qui frétille, cette fille va finir par vous convaincre de lire son texte, de le préfacer, voire de le publier, et sous votre nom s’il s’avère bon. 
Vous plantez un œil dans les siens et laissez glisser le second sur la couverture du présumé manuscrit, mais vous ne déchiffrez rien d’autre que le nom d’un pays bien trop lointain pour vos éphémères envies d’ailleurs, alors vous revenez bourdonner entre ses deux seins. 
Ce soir, pour une fois, lorsque sur le chemin du retour les vitrines vous renverront votre reflet, vous ne penserez pas à cette phrase d’Andy Warhol : « Il faudrait toujours être très bien maquillé quand on meurt, sinon il faut se faire incinérer ».
Khun San ©

© Hans Mauli




17/12/2012

il(e) - 23 -


La rumeur des vies circule, incessante, le vent peine à adoucir le verbiage, je ne voudrais plus rien entendre que mon souffle, ta paume, et le temps qui vient. Sans aucun mouvement obligé. J’ai de la chance tout se confond dans ce ciel d’argent, tout s’y noie. Je ne fais qu’apercevoir la lumière, à la surface, ailleurs. Il n’y a même plus de larmes, de rancœur, de palpitations quelconques. Il n’y a plus de pincement ou d’envie. Je suis eaux profondes, m’évapore, ma forme fluctue suivant le mouvement de ton corps, tes bras, tu plonges, je m’écarte, t’englobe, je suis le ciel et ses vagues, je m’échappe et glisse lorsque ta main brasse, tes cuisses battent l’écume, je ne suis rien, tout, je ne vis plus. J’ai de la chance, la lumière effleure les flancs de ma peau, je ruisselle, je ne pleure pas, ce sont les gouttes d’eau qui scintillent au soleil.
Agathe Elieva ©
extrait de il(e)

© Milan Borovička




15/12/2012

Tuer l'auteur (extrait 1)


Vous vous affublez de ce velours élimé parce que vous avez observé une coïncidence étrange : lorsque vous le portez à une soirée, il y a des filles sublimes. 
Vous n’avez aucune explication. 
Le seul hic étant que, tout grand écrivain que vous soyez, le port dudit pantalon décourage les filles sublimes de partager votre contiguïté. Mais ce soir c’est différent, vous êtes drôle, ensorcelant, et l’une d’elles vous enduit d’une avidité palpable. Il faut dire que vous vous arrangez pour être toujours face à la fille sublime, vous êtes conscient que le pantalon vous nihilise le fessier. 
(Vous ne pouvez empêcher les vaguelettes de défiance de déferler sur votre émoi, et si elle cherchait tout bêtement à vous courtiser pour vous fourguer un manuscrit ?) 
Quand elle vous demande si vous voulez la raccompagner chez elle, vous vous faites un peu prier mais finissez par accepter, et, lorsqu’elle fourre sa langue sublime dans votre bouche, vous n’avez plus aucun doute, elle va vous proposer de monter boire un dernier verre. 
Vous refusez tout net car vous n’êtes pas disposé à l’écouter vous vanter les qualités d’un texte vraisembla­blement nimbé de rebattu. 
Sur le chemin du retour, vous lancez une pierre dans l’eau du fleuve, et le caillou ricoche sur un rien, mais pas tout à fait, d’incertitude, et si la fille sublime avait du talent ? 







12/12/2012

il(e) - 22 -


Dans l'ombre de l'ombre, reste le souvenir d'une fulgurance possible. Le murmure de l'enfant - celui-là même qui, seul, interrogeait, l'absence dans le miroir. 
Je n'ai que faire de leur regard en coin et de la morsure au bord de leurs lèvres. Ma seule acceptation être en vie. Ma seule routine dérouler mon pas. Ils ne m'ont pas abattue. La nuit est ma couleur. Dans l'ombre parfois, au pied de tes racines que je ne connais pas, on peut entendre une litanie rauque chuchotée : l'enfant s'endort baigné de larmes, il scande "je suis digne d'être aimé, je suis". 
Me reconnaîtrais-je enfin dans ce miroir que je ne traverse pas ?

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)

© Evgeniy Platonov




10/12/2012

Le baiser de la Lune


A l'heure du crépuscule qui éclot,
l'azur exalte la pulsion de la sève,
c'est l'aube du clair-obscur qui s’élève 
avec ses émois de rosée dans son halo.

Comme un sein glissant sur les lèvres,
la Lune montante est pareille 
au baiser du soleil qui ruisselle 
sur la chair frissonnante des ténèbres.

Sa volute offerte et irisée
enlace les âmes embrasées 
par la caresse de la nuit.

Esther ©


© Alin Ciortea




08/12/2012

X fragile


Il est séduit. Elle ne le connaît pas et puis s'en fout. Il patiente, les mois passent, il sait qu'il se rapproche. Elle part en vacances avec un autre, il la regarde, elle ne le voit pas et fait l'amour avec l'autre devant la mer. Il convoite. Elle rentre. L'autre disparaît. Il est de plus en plus près, elle est triste. Il est à sa porte, il sonne et prend l'ascenseur (celui qui peut contenir à peine 3 personnes). Elle ouvre. Il lui dit je t'aime, et le temps. Elle est surprise et ne ressent rien. Ils prennent un café. Il rentre chez lui, elle se couche. Il lui redit qu'il l'aime, souvent, il la console. Elle le regarde. Il n'est pas laid, ni beau. Elle s'habitue à lui, sa présence. Il vient la voir dès qu'il le peut. Elle se laisse embrasser. Il est heureux. Elle n'en sait rien. Il dort parfois chez elle. Elle commence à aimer ça, et lui donne la clé de son appartement. Il dit qu'il va divorcer. Le temps passe. Elle s'inquiète. Il vient moins souvent. Elle l'appelle. Il ne peut pas parler. Elle recompose. Il chuchote qu'il rappellera quand il pourra. Elle attend. Il dispose. Elle tourne en rond. Il s'occupe de ses enfants. Elle reproche, il n'aime pas ça. Elle s'interroge. Mais si, ça prend juste un peu de temps. Encore une saison, et une autre. Il divorce sans hâte. Sauvagerie de la lenteur. Elle pleure, il est agacé. Elle se suicide tous les soirs, hurlements, vociférations. Il disparaît dans les pilules bleues. Elle augmente la dose, il est puissant. Elle dit qu'il va changer. Elle vit parce qu'il existe. On pourrait croire qu'il s'en fout. Elle coupe, il est toujours aussi loin. Elle coupe avec de vraies armes. Il se dit zut. Elle a laissé la clé sur la porte. Eh, c'était pour de faux, le vide ! Elle n'est pas là. Il attend un peu. Votre correspondante n'est pas joignable. Il s'inquiète. Elle finit par décrocher. Il supplie. Elle se méfie. Il parle, c'est contextuel, difficile, le divorce. Elle hésite. Plusieurs jours, il parle, il explique. Elle dit viens. Ils font l'amour. Elle aime encore son corps, mais. Il dit la date de la première audience. Elle tente de sourire. Il demande si elle est heureuse, elle dit oui. Il l'embrasse, veut partir en vacances avec elle. Elle dit oui. Il est souvent maladroit, mais pas de cette maladresse qui enchante. Elle ne prend plus de petites pilules bleues. Il s'inquiète du divorce, de ses enfants. Elle comprend. Il dit parfois, je divorce pour toi. Elle n'aime pas ça. Il insiste. Elle chuchote mentalement que c'est faux. Il s'étonne. Elle regarde les hommes, il dort. Elle change les serrures. Il est dans l'ascenseur, elle oublie demain. Il ne comprend pas pourquoi le clé ne tourne plus. Elle écoute. Il toque, frappe. Elle regarde un film, Bollywood. Il tambourine. Elle n'entend pas. Il menace. Elle s'en fout. Il part. Elle s'en fout.

Khun San ©
(extrait de L'encyclopédie de l'échec sentimental)

© Bernard Plossu





05/12/2012

il(e) - 21 -


Je voudrais être de l’autre côté, là où les sens se calfeutrent sous des feuilles d’or, à l’abri des abysses et des tempêtes sourdes. Où le temps n’est plus rien, même plus ce raisonnement d’homme enchainé. Avoir le mal de l’Homme. Noyé dans ses turpitudes, il devient azote. Oui, absolument, azote, privé de vie. De l'autre côté, dénudé, juste dans sa fragilité. Vivant.

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)

© Sarah Moon




04/12/2012

27° 07' S

on ne saura jamais
de tous ces reflets
où était le coeur
Khun San © 

© Hajek Halke





02/12/2012

Il court, il court...


Il court, il court dans l'espace-temps. Il n'en connaît pas précisément le but, ni les fondements, l'unique information qui lui a été communiquée dans un souffle le propulsant dans le néant, s'est résumée en un seul mot : « Vis ! » 


Depuis, il a appris à se mettre en mouvement tout en coordonnant chacun des ses membres par téléguidage aux sons des voix de son esprit. Il voyage dans une armure toute cabossée et au vernis usé par le fil des années, mais d’un pas chaque jour plus avertit, il court, il court avec insouciance des lendemains, cette insolence de ne jamais se retourner, ni même songer à modérer cette course effrénée, parce qu’il n'a été programmé que pour une seule destinée : la Vie. 



Un matin d’octobre 2038, dans un communiqué cyberespace il apprend que l’origine de son souffle vient de quitter la terre - destination : l'autre monde, l’univers d’après. C'est alors qu'en rejoignant la frontière pour un dernier « ad aeternam », ses champs magnétiques perdent leurs repères, ses boussoles génétiques s’affolent, il perçoit d'étranges battements qui résonnent si fortement dans sa cache thoracique que ses entrailles se déchirent, mettant en lambeau toute la mécanique de ses certitudes, le projetant ainsi dans l’abysse du néant où son esprit perd tout équilibre, son corps vacille le plongeant dans l’abîme du chaos. Pour la première fois de son existence, il prend conscience que sa voie, son souffle, sa lumière, son essence originelle viennent d’atteindre la « deadline » et comprend que sa course frénétique ne fut guidée que par son incapacité à imaginer l’inéluctable ou encore son refus à se préparer à rencontrer un jour l’évidence : « du temps qui nous rattrape ».

Esther Kä © 


© Esther KÄ