29/01/2013

"La houle solitude"


Parfois le vent souffle au crépuscule – silencieuse, puissante et profonde, c’est la houle solitude, ma muse. Dans un interstice du voile qu'elle soulève, je devine une lueur opaque tout au bout de toi, comme un horizon diffus et lointain. Le jour se faufile malicieusement comme un chat dans cette lumière qui décroît. S'estompe alors l'image et les chuchotements, les odeurs et les saveurs des bords de toi. Mais le souvenir du vent, lui, ne s'en va pas. 
La muse avec son âme lourde braquée sur mes tempes me demande souvent - "Qui j'aime ?"
Personne probablement, personne d'autre que le vent qui souffle en elle...

Esther KÄ ©
(extrait de Diagonales)

© Janusz Miller




27/01/2013

Tuer l'auteur (extrait 4)


Vous avez reçu ce matin (dans un alléluia ravi) un mail de votre fan. 
C’est intitulé : « votre dernier livre ». 
Vous tournez autour du courriel pendant quelques heures. 
Comme vous voulez vous déployer encore un temps dans l’illusion que celui-là sera aussi élogieux que les autres, qu’elle a adoré votre livre, vous décidez de le laisser en attente, le temps de vous préparer à son éventuel contenu. 
Si le mail est admirateur, mais sincère, vous offrirez à votre fan le ravissement d’une rencontre avec votre personne. Conscient que vous surjouez un peu, vous passez de ravissement à potentialité, réalisant qu’elle n’a jamais manifesté le souhait d’une entrevue, et puis, peu importe, vous quittez votre banc à grandes enjambées pour rentrer chez vous et l’ouvrir, ce foutu mail. 
En passant sur le pont X, vous ne voyez pas le regard implorant que vous adresse le kamikaze, à vous, ce dernier zeste d’humanité susceptible de le sauver du pire, vous ne voyez rien, barricadé que vous êtes dans votre gangue de désarroi sur laquelle se fracassent ses ultimes inspirations convulsives, qui le renforcent, lui, dans ses barbares certitudes. 
Arrivé chez vous, devant votre ordinateur, et dans la fébrilité des moments graves (puisque c’est cet instant exact que choisit le kamikaze pour se jeter dans la Seine et offrir à Paris son plus ample tsunami), vous cliquez compulsivement sur le mail de votre fan, lequel disparaît tout à coup, vraisemblablement emporté par la vague. 
Et, alors que les bords du fleuve sont engloutis par les flots, vous laissez glisser sur votre canapé en velours marron ce grand corps prêt, lui aussi, à se désagréger.

Khun San ©

20/01/2013

il(e) - 25 -


- broder, griffer, racler, 
la matière d'une forme 
qui n'émerge pas -

Paralysie de ce visage dont les yeux ont capturé toute l'horreur et l'insignifiance, toutes ces sommes d'impuissance qui scandent et martèlent. Que se fendille ce vernis de parade, cette foule friable sans conviction autre que le gain, sans craindre d'en être l’appât.

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)

Francis Bacon (autoportrait - 1971)




14/01/2013

Tuer l'auteur (extrait 3)


Vous aviez une fan, en réalité vous en aviez plusieurs, même un certain nombre, puisque vous vendiez des livres, et parfois beaucoup d’un même exemplaire. 
Mais cette fan-là était plus assidue que les autres. Elle vous envoyait quelques phrases enjouées et savoureuses suite à la lecture de chacun de vos livres, et à chaque fois vous laissiez serpenter, avec une jouissance non dissimulée, ses mots duveteux le long de toutes les facettes de votre ego. 
Vous vous montriez parfois curieux à son égard, casiez, mine de rien, un petit « ? » entre deux mots, deux signes, mais elle se planquait sous une forme très contemporaine de burka virtuelle. 
Vous en aviez déduit qu’elle pourrait n’être qu’un fake, vous avez même pensé un moment que votre mère, votre sœur, un ami, voire votre éditeur, soucieux de votre bien-être, pouvaient être les auteurs de ces textes apocryphement laudateurs. 
Mais, parce que vous le vouliez bien, vous accordiez le bénéfice du doute à son existence, du moins d’un point de vue tautologique. Alors, quand elle a disparu sans vous avoir rien écrit sur votre dernier livre, ni même envoyé un poke sur Facebook, forcément, ça vous a inquiété. 
Là, chez vous, devant votre écran, vous êtes bien tenté de tapoter quelques mots à son intention, pour retisser le contact, savoir enfin, mais. 
— Vous ne vous connectez plus ? 
— Vous n’avez plus le droit de vous connecter ?

Khun San ©

12/01/2013

il(e) - 24 -


La ville sale imbibe mes vêtements, m’enveloppe de ses doutes, incinère mes ferveurs. J’en appelle à la clémence, mais visiblement, pas assez fort, pas assez valable, trop. Je suis un bidule entre ses doigts acérés, une image mal fichue où deux, trois bouts de ciel se reflètent quelques fois. Un ciel ouvert recomposé à l’envie, disponible et offert. Ma tenue de chair explose à la face de leurs craintes, cratères abjects, lambeaux pullulants de venin et de poison.

Agathe Elieva © 
extrait de il(e)

© Elena Oganesyan




07/01/2013

"côte à côte seul à seul & peu à peu"


a vécu un joli été
loin de la ville
– pluie d’étoiles d’août –
a cru que l’été dure toujours
n’a pas aimé être contredit
par l’arbre & la feuille
a reniflé en quittant le merle
a plongé dans le sillage du sommeil
a dormi sous la lune rêveuse
– les enfants connaissent ce flottement juste avant d’embrasser un visage nouveau –
a vu des êtres occupés puis enterrés
côte à côte
seul à seul
& peu à peu
a compris
qu’ils étaient n’étaient pas étaient & plus moins plus

Claude Chambard © 





Le blog de Claude Chambard : Un nécessaire malentendu

05/01/2013

"Le dernier rêveur" (extrait)


Oj est un homme dont la laideur vous bouleverserait.
Il marche, et autrefois c’était dans ce balancement du corps que les mots venaient fracasser ses tempes, violer ce quelque chose d’étonnamment vulnérable qu’il devenait au contact des histoires.
Il sortait de ses poches des petits papiers et sur un banc, un mur, une boite à lettre, sur toutes les aspérités de la ville, et griffonnait ce que le sens du mot suivant lui dictait, une petite musique de l’hommage.
S’il a eu du succès ? Il le dit alors croyons-le, ça l’a aidé à vivre, à dompter la folie. Dompter n’est pas le mot juste, sa folie n’est depuis longtemps plus sauvage, mais apprivoisée et c’est peut-être la pire. Deux ans que les mots ne le traversent plus, ne s'abiment plus en lui pour s'y perdre et vibrer, et pourtant c’est l’homme des commencements, il m’avait confié un jour n’avoir jamais été amoureux longtemps.

Khun San © 

02/01/2013

Eclats - II -


Depuis plusieurs jours, ce sont les couleurs qui m’ont nourrie. Une faim de dévoration, j’ai esquissé quelques ornements rouge tomate dans le vert de la roquette, me suis enivrée du bois d’olivier et de ses veinules, coloré mes chances comme autant de bols à merveille. Comme un adoubement, j’ai lancé une poignée de confettis multicolores, une kyrielle de souhaits et de petites notes pour chaque jour qui s’annonce maintenant. C’est un début.

Agathe Elieva ©