27/01/2013

Tuer l'auteur (extrait 4)


Vous avez reçu ce matin (dans un alléluia ravi) un mail de votre fan. 
C’est intitulé : « votre dernier livre ». 
Vous tournez autour du courriel pendant quelques heures. 
Comme vous voulez vous déployer encore un temps dans l’illusion que celui-là sera aussi élogieux que les autres, qu’elle a adoré votre livre, vous décidez de le laisser en attente, le temps de vous préparer à son éventuel contenu. 
Si le mail est admirateur, mais sincère, vous offrirez à votre fan le ravissement d’une rencontre avec votre personne. Conscient que vous surjouez un peu, vous passez de ravissement à potentialité, réalisant qu’elle n’a jamais manifesté le souhait d’une entrevue, et puis, peu importe, vous quittez votre banc à grandes enjambées pour rentrer chez vous et l’ouvrir, ce foutu mail. 
En passant sur le pont X, vous ne voyez pas le regard implorant que vous adresse le kamikaze, à vous, ce dernier zeste d’humanité susceptible de le sauver du pire, vous ne voyez rien, barricadé que vous êtes dans votre gangue de désarroi sur laquelle se fracassent ses ultimes inspirations convulsives, qui le renforcent, lui, dans ses barbares certitudes. 
Arrivé chez vous, devant votre ordinateur, et dans la fébrilité des moments graves (puisque c’est cet instant exact que choisit le kamikaze pour se jeter dans la Seine et offrir à Paris son plus ample tsunami), vous cliquez compulsivement sur le mail de votre fan, lequel disparaît tout à coup, vraisemblablement emporté par la vague. 
Et, alors que les bords du fleuve sont engloutis par les flots, vous laissez glisser sur votre canapé en velours marron ce grand corps prêt, lui aussi, à se désagréger.

Khun San ©

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