28/02/2013

Tuer l'auteur (extrait 6)


Vous êtes à la terrasse d’un café, un autre pour une fois, et quelqu’un étale une crème solaire au monoï sur vos fragments de chair rosée qui débordent du parasol sous lequel vous êtes installé. 
Vous laissez votre regard suivre son cours, et soudain vous rêvez de l’enfiler, ce maillot improbable, pour crawler avec mollesse dans le canal, échanger quelques bulles ou déclamer du Prévert avec les poissons urbains, lesquels, dans la ville de l’envers, assistent au spectacle toujours renouvelé des glaces aux mille parfums qui vacillent sous les jupes des filles. 
Au lieu de ça vous contemplez votre désert ambulatoire, tous ces gens, ces voix, ces pixels, et vous esquissez un vague sourire glamour... 
Aujourd’hui vous êtes une star. 
Tous les mots les silences les écarts les poils de nez les soupirs les ridules les cheveux qui devraient y être et n’y sont plus l’impatience le génie les détours les commissures les nuits les lignes les tics les yeux dorés les doutes les personnages les femmes la folie les outrages le soleil les rêves les morts les plus les autant les enfants pas nés les délires les désirs les pourquoi les enfers les rires les toujours, les aujourd’hui, sont ici, à cette terrasse. 
Tout ça sera demain marqueté sur bobine, impitoyablement ; vous auriez été mieux à l’ombre des jupes en fleurs.

23/02/2013

Dors - 2 -


Parfois il y a une pluie, une route, la pluie sur la route, plusieurs fois le même trajet, la même route.
Lasse, un ton, un mot, plusieurs fois le même, un mot de trop, comme une goutte, de trop, déborde. La tête déborde, au bord du cœur, glisser. Oui, glisser.

Agathe Elieva ©
extrait de Dors

© Friuli Giulianao





21/02/2013

53° 28' S

élastique en coupe gimmick
je ronge votre temps
aux armes du sextant
Khun San ©


© Hajek Halke



16/02/2013

Filaments

le bleu du soir, montagne,
air en escalier,
souffle

souffle sur les filaments de nuage
les pissenlits de neige,
marches de brume

brume enlacée
les ombres des anciens
volètent sur la margelle

les fils nus
attendent son retour
vides au gré du temps.

Agathe Elieva ©











13/02/2013

Tuer l'auteur (extrait 5)


Vous ne pouvez pas faire l’amour à une femme sans avoir vu ses pieds, c’est comme ça.
Vous détestez les pieds compactés par les chaussures en pointe qui les font ressembler à des triangles isocèles aux arêtes trop bien dessinées, vous avez en horreur les orteils noueux et d’une longueur à s’en emmêler les phalanges (pied grec à ce qu’on dit), vous ne pouvez amorcer l’évocation de cors, oignons et autres excroissances potentielles sans défaillir,
et les pieds bots, alors là, c’est de l’effroi en mode brut.

Parfois vous pensez à Gimpei ; ce roman, dont il est le héros aux pieds abjectement déformés, vous ronge, et l’idée que ce livre se trouve entreposé quelque part dans votre bibliothèque, agglutiné peut-être à d’autres, qu’il se cache de vous et vous nargue de sa feinte disparition, ça vous anéantit.

Vous avez une grande admiration pour le réalisateur du film « Histoires de pieds » qui a pris les choses par le bon angle, casting et pédicures impeccables, un grand moment dans la marche du cinéma.
Alors aujourd’hui, quand vous surfez sur les pages de toutes celles qui laissent des commentaires sur vos lignes, et parfois entre, vous regrettez que ce talentueux réalisateur n’y ait pas fait quelques rushs exploratoires avant votre passage.

Et les vôtres, de pieds ?
Parfaits, ils sont parfaits.
Khun San © 

10/02/2013

Dors - 1 -


Quelques plumes laissées çà et là sur l'asphalte des rues
tombées on ne sait de quelle aile déployée -
nous avions cru surprendre un murmure léger,
l'échouage de notre barque peut-être -
au fond de cette eau bleuie par le froid
nous nous sommes approchés,
effleurés la paume de nos mains engourdies.
Caressés par le sillon du cygne,
tu, je étais peut-être,
je ne sais : les larmes m'ont brouillé la vue.
Trois pétales distincts furent recueillis à cet endroit précis,
carminés.
Le prix de sa vie.
La somme de ses jours.
L'or des lueurs ombre le duvet laiteux,
dans l'air, juste scintillent nos âmes,
orkestra de nos piliers réinventés,
aimés.
Agathe Elieva ©
extrait de Dors